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Terre des Hommes – Délégation du Doubs
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Le droit à l’environnement
Article mis en ligne le 26 juillet 2018

par Anne Vignot
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Anne Vignot

Lucile Garbagnati m’a invitée pour parler de la question des droits à l’environnement, je ne suis ni spécialiste du droit, ni théoricienne de l’environnement...

Je me rappelle avoir assisté aux cours de droit constitutionnel, ici à Besançon, qu’il m’avait beaucoup plu de découvrir, car j’ai toujours beaucoup aimé les grands principes. J’ai besoin d’avoir une société en capacité de se donner des lignes de conduite, et d’écrire un certain nombre de principes fondamentaux.

Pour autant, quand on travaille sur l’environnement, ces principes-là sont peu adaptés ou insuffisants : on doit tout voir car si l’homme est quelque chose de complexe, l’environnement, réunissant énormément d’organes et de facteurs divers, est d’une très grande complexité, celle que l’on peut difficilement régler avec quelques principes liés essentiellement à l’homme. Ça sera déjà une limite à l’exercice de penser que mettre en place un droit universel si anthropocentré permettrait de répondre à la question de l’environnement, je pense.

L’universel et le culturel

Alors oui, je suis passée par une période de mon activité professionnelle, en travaillant sur l’aménagement du territoire à l’époque grecque et romaine, et en particulier sur le sud de la France, mais aussi sur la Syrie du nord, j’y suis allée à de très nombreuses reprises, et cela m’a donné la possibilité de voir combien on approchait la question de l’environnement et des Droits de l’homme d’une façon extrêmement différente selon le pays où l’on se trouvait, c’est pourquoi il m’a toujours été difficile d’envisager ce caractère universel, quand il faut le mettre en application face à une réalité qui est celle de la culture dans laquelle nous nous trouvons.

J’ai eu la chance aussi d’aller une fois en Chine, visiter Shanghai, et de pouvoir demander à une consultante auprès du gouvernement chinois, en matière de droit, dans quelle mesure, à partir du moment où la Chine s’ouvrait à des questions environnementales, est-ce qu’ils établissaient un droit, droit à l’environnement... Elle m’a répondu « eh bien non, vous n’avez pas bien compris ce qu’est la Chine, la Chine ne fonctionne pas comme ça », et c’est là qu’on voit aussi les limites dans lesquelles on peut se trouver quand on pense depuis l’Europe, depuis notre occident, que l’on pourrait avoir une solution, une vérité, qui serait le droit universel applicable à toutes les sociétés, et c’est déjà une limite à laquelle on se trouve confronté quand on réfléchit à la question qu’on m’a posée ici : « droit universel et environnement ». En Chine, si l’État veut agir sur l’environnement, il décide d’une application systématique.

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L’horizon temporel

Deuxième point, aujourd’hui je travaille dans un laboratoire qui s’appelle chrono environnement, et qui, lui, travaille sur le très long terme.

Là aussi, c’est extrêmement compliqué, parce que quand on travaille sur une période qui s’étend depuis la naissance de la planète jusqu’à ce qui se passe aujourd’hui et quand on envisage le futur, il est difficile de considérer que la science et la connaissance que l’on met en œuvre dans nos laboratoires puissent trouver une expression très fine dans un principe de droit, puisqu’on voit qu’il s’agit d’une chose toujours en mouvement, et donc dans quelle mesure le droit va pouvoir nous autoriser à établir des principes qui pourront évoluer. Je crois que ce matin vous avez évoqué la constitution de ce droit, en particulier à travers le droit des femmes, quand on pense qu’en 1948, les juristes ne pensent pas à Olympe de Gouge, ils ne vivent pas en 2018, ils ne pensent pas de la même façon, si bien qu’il est nécessaire face à ces grands principes, qui pourtant semblent incontournables, fondamentaux et relativement inamovibles, qu’il faut se poser la question de savoir dans quelle mesure il faut les remettre en cause.

Et c’est aussi pour ça qu’aujourd’hui, quand on aborde la question de l’environnement, il ne faut pas envisager seulement les grands principes, mais aussi développer une réflexion qui permette d’aborder les enjeux environnementaux actuels, la réalité du moment et celle qui pourrait se dérouler.

La biodiversité en danger

Aujourd’hui il est difficile de parler de l’environnement sans tenir compte des chiffres qui démontrent un effondrement des espèces, que ce soient les insectes, les invertébrés, les oiseaux – les derniers rapports publiés concernent les oiseaux, l’été dernier c’étaient les insectes, entre-temps un bilan avait annoncé que 50% des espèces animales sauvages disparaissaient, nous sommes sur des schémas extrêmement violents puisque nous atteignons des seuils qui remettent véritablement en cause le renouvellement de ces espèces, puisque vous savez que dans tout processus il y a des seuils au-delà desquels il est difficile de revenir en arrière.

Planche Oiseaux de l’Encyclopédie Larousse en ligne
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L’urgence est là, concernant aussi la biodiversité. Bien sûr elle est climatique, vous avez désormais entendu parler de ces questions du climat, de l’emballement extrêmement important de ses évolutions. Il y a eu, pendant très longtemps, un débat sur le rôle de l’homme dans ce processus, le débat est tranché au point qu’on appelle la période actuelle l’ère anthropocène. Ceci signifie que l’homme est un facteur très impactant sur l’ensemble des processus environnementaux dans lesquels il agit. L’homme est acteur de ce qui se passe autour de lui, avec un impact principalement destructeur puisqu’on voit qu’il remet en cause la plupart des milieux dans lesquels il vit, et qu’il pourrait se trouver dans une situation de remettre en cause l’accès à la ressource, ce qui pose la question de son avenir – qui remet en cause l’accès à ses ressources ?

Accès à la ressource, biens communs

Du coup, la question posée quand on parle de droit universel à l’environnement, pourrait être « comment peut-on protéger cette ressource », et ne doit-on pas considérer cette ressource comme un bien commun, c’est à dire que l’accès à cette ressource devrait être universel et durable.

Remarquez, c’est intéressant, qu’on se pose la question, par exemple, de l’accès libre à l’eau, on sait que cet accès est fondamental, mais on ne s’est pas posé la même question pour l’accès à l’énergie fossile : on ne s’est jamais dit que le pétrole, qui s’est formé pendant des millions d’années, était un bien commun, qu’on aurait pu traiter son accès de façon différente. Même aujourd’hui, dès qu’on aborde la question de l’énergie fossile, on ne la perçoit pas comme le fruit d’une évolution qui s’est produite sur cette planète pendant des millions d’années, et on ne la voit pas comme quelque chose qui devrait profiter à l’ensemble de la communauté humaine sur cette planète, plutôt que profiter seulement à quelques entreprises privées.

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On pourrait se demander pourquoi cette question n’est jamais posée : même les gens qui défendent la notion de biens communs s’interdisent d’aller jusque-là !

Aujourd’hui que se passe-t-il ? En dehors des schémas catastrophiques que je viens d’évoquer sur la situation des espèces animales en particulier, il me semble important d’aborder, avant d’aller plus loin, la définition de la biodiversité. C’est une question extrêmement complexe en vérité. Quand on envisage l’avenir de l’environnement dont la biodiversité, souvent il est évoqué le principe de bien commun, à maintenir, à sauvegarder, à protéger,... comme si ce bien était immuable. Or, la biodiversité, par exemple, est en réalité tout le temps en « mouvement ». Elle subit des transformations assez importantes selon les interactions entre climat, société et environnement, ce qui rend difficile de poser un état initial de la biodiversité, sur lequel on pourrait appuyer le recours à un principe de précaution, et un principe de préservation.

Préserver ou compenser

On verra donc que, face à cette incapacité à dire « ceci est un état initial, qu’il faut préserver, garder », ce qui serait une non-réalité, on aura des réponses inadaptées très technico-pratiques, dans le droit à l’environnement, des réponses espèce par espèce, petit bout de territoire par petit bout de territoire, correspondant à une image figée d’un processus en mouvement, et de telles réponses ont du mal à correspondre aux enjeux d’un fonctionnement systémique, où tout interagit, ce qui est le cas en écologie, et du coup quand on veut sauver un milieu, c’est vain de ne pas pouvoir prendre en considération les multiples facteurs qui déterminent ce milieu. Mais le droit est établi sur des mécanismes fixés pour permettre aux individus de contester ou évoquer un état de faits.

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Par exemple, pour la sauvegarde d’une zone humide – on sait que plus de 60% des zones humides ont disparu de la surface terrestre – on ne peut pas conserver ces zones humides simplement en décidant de ne pas y toucher, elles font partie d’un système beaucoup plus large, ce qui conduit à des mesures complexes pour les préserver. On ne peut les compenser non plus sachant que la notion de compensation s’inscrit dans un principe de consommation. Compenser une zone humide en protégeant une autre, est un non sens. Est-ce qu’en droit on compense la mort d’un homme par la protection d’un autre ? Est-ce qu’on peut envisager de compenser par un équivalent qui tend à disparaître lui-même ?

Du coup, il est difficile de mettre en place un droit efficace.

On ne peut que constater que le fonctionnement de l’environnement échappe à l’organisation de la société humaine, il est difficile à maîtriser car complexe, et il est donc aussi difficile d’établir des objectifs réalisables dans ce contexte juridique contradictoire. Prenons l’exemple des accords internationaux qui se donnaient comme objectif 2010, d’avoir pu « lutter contre l’érosion de la biodiversité ». Aujourd’hui, c’est l’échec, et on parle désormais de « faciliter la biodiversité… » On a inversé la sémantique, éliminé l’aspect négatif de l’objectif, et on parle comme si on avait « peut-être » la capacité d’inverser les chiffres, non pas du chômage, mais de la question de l’environnement... Il n’est pas question de droit mais d’actions réglementaires.

De la place du droit

En effet, on s’aperçoit que le droit est confronté, plus encore dans le domaine environnemental que dans les autres, à un processus qui tend à rendre diffus le droit, cela étant du à la démultiplication des normes, des règles... Les juristes, les théoriciens du droit, se posent la question de savoir dans quelle mesure le droit est utile, pertinent, efficient quand il se trouve confronté à une dilution du principe du droit, par la production de règles, de normes nombreuses, qui génèrent des injonctions contradictoires, qui se détruisent les unes les autres... Sur ce point, la société a perdu la main, car il ne s’agit pas de traiter d’objets posés les uns à côté des autres, mais d’organismes qui interagissent les uns avec les autres et l’approche réglementaire n’y est pas adaptée.

C’est le constat que je fais régulièrement.

On peut aussi s’intéresser à la notion d’universalité, de droit universel comme levier particulier. On se pose la question de savoir par quelle mesure on va pouvoir trouver un chemin pour sortir de l’effondrement de la biodiversité et des ressources par le Droit ? alors que parallèlement la question, dans la société actuelle, de la place du droit est posée par les juristes eux-mêmes. La question du droit universel pourrait donc être mise à mal intrinsèquement au devenir du droit dans une société en mutation.

Aujourd’hui, l’autorité des grands principes, des lois, des règles est remise en cause en permanence. D’autres principes se superposent : la finance, l’économie, une démocratie en mutation. Si bien que tout est remis en cause et que la société tend à perdre ses repères dont les droits universels faisaient partie. Et comme toute société qui perd ses repères, elle va en chercher d’autres, souvent plus durs, et ces repères nous amènent vers des solutions automatiques, autocratiques et administratives. Le droit, sa force est d’introduire des applications avec discernement, les règles sont mécaniques.

Le droit perd sa capacité à appliquer l’empathie et jouer rôle de protection, lorsqu’il tend à se réduire, à constituer le cadre pour appliquer des normes, dans une démarche administrative, ce qui à mon sens ne peut pas être adapté à la question environnementale, au domaine du vivant.

De la place de l’homme, et des autres espèces

Un autre élément qui pourrait aussi nous interroger face à la question de ce que pourrait être le droit universel et la question de l’environnement, c’est qu’aujourd’hui, les sciences ayant évolué, tout le grand principe construit à l’époque de la Déclaration, en 1948, à partir de la place supposée de l’homme dans son univers, est là aussi remise en cause, puisqu’on voit aujourd’hui émerger la question de l’animalité : quelle place pour les animaux, quelle intelligence ils développent, quelles capacités cognitives ont leur découvre…

L’ensemble des rapports avec le monde animal, le monde vivant, qui avait inspiré l’écriture du droit, était basé sur le principe de la domination de l’homme sur l’animal. Ce principe de domination de l’homme était établi sur la base des connaissances de nos capacités cognitives, d’empathie... « Malheureusement » pour ces principes, nous découvrons que nous ne sommes pas les seuls, et que ce monde animal, et même le monde végétal, est beaucoup plus complexe, et développe... peut-être pas de l’intelligence, quoique la question mérite d’être posée, des intelligences ignorées jusque là.

Quand on décide de développer un droit universel renouvelé, sera-t-on amené à considérer l’animal, par exemple, comme étant un acteur de ce droit qu’il pourrait avoir. On sait par exemple, en France, qu’il y a eu un débat sur le statut de l’animal domestique et de l’animal sauvage. L’animal en général est considéré comme un objet, comme un meuble ; aujourd’hui l’animal domestique a été reconnu comme étant sensible, c’est une petite avancée, qui n’a pas été accordée à l’animal sauvage, qui est resté lui dans un autre registre.

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Écocide

On voit émerger aujourd’hui la notion d’écocide : ce qui transformerait le rapport entre société humaine et environnement, ainsi on pourrait introduire la notion de criminalité, par la reconnaissance d’un écocide, c’est-à-dire considérer que la destruction de l’environnement, pourrait être du domaine du crime, et conduire à des peines extrêmement fortes contre ceux qui commettraient de tels actes.

On voit donc qu’on entame une période très complexe, la société se pose non seulement la question de la forme qu’elle doit développer dans ses organes régulateurs, mais aussi celle de son rapport à la nature, à l’environnement, et dans quelle mesure les uns et les autres, étendus à quels organismes vivants, ont le droit d’interagir les uns sur les autres. Je crois en effet que lorsqu’on se pose la question des droits universels, il faut aller jusqu’au bout et se demander jusqu’où et vers quoi on veut tendre, en matière de droit de l’environnement.

Un monde fini, des limites

Aujourd’hui, ce droit est plus pragmatique. Et il manque une chose : en 1948, les décideurs n’avaient pas encore identifié que nous nous trouverions face à la limite des ressources. Et cela ne permettait pas d’envisager la société comme finissant par être bloquée dans son schéma de développement. Dès lors, ce droit ne pouvait pas envisager de déterminer des limites dans la façon d’exploiter ces ressources, en dehors de la propriété... Pour ce qui est de la valeur de l’environnement, on n’imaginait pas qu’on en serait un jour à mesurer combien cette ressource est limitée, et peut être remise en cause fondamentalement, d’où cette notion actuelle d’écocide.

À l’époque on envisageait que la planète pourrait toujours rebondir, c’était l’abondance, et s’il y avait parfois des carences, il suffisait d’aller chercher des solutions technologiques – et encore aujourd’hui certains pensent que la technique pourrait permettre de dépasser ces limites – mais pour l’instant on est bien confronté à cette réalité que la planète a un périmètre, des limites, que les ressources, même fossiles, même si on en trouve encore – sous des formes différentes – ont aussi des limites, et lorsqu’on entame ce patrimoine-là, on entame le patrimoine de la société humaine, et par là-même son avenir, puisque pour l’instant on se nourrit de ces ressources-là.

MALABON NAVOTES, le retour d’un "chiffonier" en sandales avec son crochet, instrument de travail
Photo Terre des Hommes

Quand on parle d’anthropocène aujourd’hui, de cette ère qui serait dominée par l’homme, on peut constater dès à présent que non seulement l’homme domine les grands facteurs d’évolution, mais surtout il est en train d’aller sur les limites de son territoire, de son existence, et j’aime à reprendre l’image des hommes préhistoriques, qui, lorsqu’ils avaient abusé, épuisé la ressource de leur territoire, se déplaçaient vers un autre lieu... Mais aujourd’hui nous sommes à saturation, en matière de démographie et en matière d’exploitation des ressources... si bien qu’aujourd’hui, on envisage sans vergogne d’aller exploiter la Lune ou d’autres planètes, et il y a désormais un combat dans le droit international, pour déterminer qui aura le droit d’aller exploiter ces ressources-là : on n’a pas encore fini d’exploiter les nôtres qu’on veut déjà en exploiter d’autres, plutôt que de remettre en cause le modèle dans lequel nous sommes.

La part de déni

S’il y a une constante, c’est bien qu’on ne tire pas de leçon de ce qu’on voit. C’est un véritable déni. En matière d’environnement et d’écologie, je rappelle souvent aux uns et aux autres que dans notre façon d’aborder les difficultés auxquelles nous sommes confrontés, la part de déni est extrêmement importante. Elle fait partie de notre construction, et c’est d’ailleurs une forme de résilience, de résistance, de rebondir sur les difficultés... Le déni en fait partie, et sur la question de l’environnement, on est confronté à une part de déni extrêmement forte et violente. Un déni aussi fort que celui qui consiste à toujours considérer le milieu familial comme la cellule qui protège les individus, à ne pas voir que c’est parfois le lieu de maltraitances au sein de la famille. Je fais un parallèle entre ces deux grands dénis, qui nous empêchent d’améliorer la situation humaine.

Je vous invite à écouter Corine Pelluchon, une philosophe qui travaille beaucoup sur la cause animale, et qui s’intéresse à la façon dont nous trouverions des solutions aux impasses dans lesquelles on semble se trouver, qui s’appuie non seulement sur le droit, mais aussi sur un principe essentiel, la considération, et en particulier la considération du vivant, dans son ensemble. Pour elle, si on ne considère pas le bien précieux qu’est le vivant, animal par exemple (mais pas seulement), on peut difficilement considérer la qualité et l’importance de la société humaine. Je vous invite à regarder son travail, passionnant, qui aborde ces questions très actuelles.

Bien commun, propriété et ressource

Dernière chose que je voulais aborder, je craignais de me lancer devant des juristes présents sur la question du bien commun ou des biens communs, derrière cette notion de bien commun je me contenterai de soulever le fait qu’il y a la question de la propriété. Et cette question est fondamentale : à qui appartient la biodiversité ? À qui appartient l’eau ? L’air ? La question n’est pas seulement des conditions de son accès.

Je vous donne juste un exemple qui laisse à réfléchir. On m’a dit un jour, dans une instance d’élu-es : il faudrait considérer qu’une commune qui fait un effort pour avoir une bonne qualité de vie devrait être récompensée, par exemple recevoir une dotation particulière pour soutenir son effort pour la qualité environnementale. Je répondis que ce serait inverser les rôles : autant le droit doit tendre à pénaliser le pollueur, si désormais il faut récompenser/indemniser ceux qui se comportent bien !? il faudra bientôt payer l’air qu’on respire ?

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Comment un élu d’une commune rurale a-t-il pu développer cette idée-là ?

Eh bien il s’est appuyé sur le modèle de l’agriculture : l’agriculture bio, ou l’agriculture appliquant des mesures agro-environnementales, bénéficie d’un certain nombre d’aides, les décideurs les accompagnent pour aller vers de meilleures pratiques. Du coup, certains élus, dans la même logique, disent « nous aussi, parce qu’on fait du mieux pour notre commune, on devrait être récompensé de ce mieux ». On a déplacé ainsi le curseur entre le mieux et la normale, on a oublié que ce qu’on devrait attendre des collectivités, mais aussi de chacun d’entre nous qui sommes tous acteurs de notre environnement, c’est de trouver la bonne norme, c’est-à-dire de garantir une justice environnementale. Nous poser la question de la ressource, de ce qu’on en fait, dans quelle mesure on la détruit ou pas...

Cet exemple montre bien qu’aujourd’hui, à travers une société qui ne parle qu’argent, on ne se pose plus les questions de là où on le devrait, avec quelques grands principes de base : l’air, l’eau et quelques autres éléments devraient juste être naturellement accessibles et respectés. Mais il s’est installé une société de propriété, qui a développé un capital à partir de ces ressources, et dans cette société le droit s’est développé sur ces logiques économiques. Quel cadre pour le droit universel ?

Prévenir ou guérir

On a proposé le thème « droits universels et environnement », on aurait aussi pu dire « droits universels et santé », je fais un parallèle pour analyser le raisonnement appliqué actuellement qui est plus démonstratif encore quand on parle santé : en médecine, en matière de santé, on n’investit pas dans le préventif, on investit très lourdement dans le curatif, en équipements, en grands hôpitaux etc. alors qu’on sait combien on pourrait intervenir plus en amont... Sur l’environnement, on s’y prend de la même façon, dans la même logique.

Quand j’étais conseillère régionale, un jour, dans une assemblée, j’ai demandé au préfet : « M. le Préfet, le gouvernement va-t-il un jour enfin évaluer le coût que représente la réparation de l’environnement ? Quand on cherche aujourd’hui à baisser la dette, les coûts de fonctionnement..., on pourrait commencer, en amont, par éviter les coûts des réparations. » Ce jour-là, le préfet m’a répondu très simplement : « Madame Vignot, vous êtes juste stratosphérique ». Je n’étais plus dans les nuages, j’étais beaucoup plus haut encore aux yeux de l’état.

Nettoyage de la côte après le naufrage de l'Erika

Nettoyage de la plage après la marée noire causée par le naufrage d’Erika, décembre 1999
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Ceci dit, il y a quelque mouvement aujourd’hui, il y a eu des accords internationaux, on a eu les accords de Paris en 2015, en 2012 il y a eu le sommet des peuples, avec la question de l’accès aux ressources, on n’est pas dans un principe établi, on est dans « il faudrait penser à y aller un peu à un moment donné... ». Aujourd’hui, en France, on pose la question de mettre en place une « chambre du futur », une instance dont le rôle serait d’analyser le risque environnemental de chacun des projets qui pourraient être constitués sur le territoire. Cette réflexion est menée par la Fondation Nicolas Hulot depuis un certain nombre d’années. Un autre accord international peut-être…

Communauté scientifique unie, facteur de légitimation

Il s’est passé quelque chose de particulier avec les accords de Paris, il faut le dire, même si ensuite l’application nous renvoie à très très loin, mais malgré tout, les États ont frémi, ensemble, et ont abordé la question de la planète, globalement. Ces accords se sont constitués parce que pour une fois, c’est très rare, la communauté scientifique, après des débats d’une dizaine d’années, s’est mise autour de la table, pour poser les faits, les éléments, les données, mesurer, calculer, simuler, et se rendre compte que finalement les trajectoires qui étaient envisagées dans les laboratoires, c’étaient bien les trajectoires que le climat était en train de prendre, que c’étaient des faits. Et à partir de ce moment-là, on a redécouvert l’importance de la communauté scientifique quand elle acceptait de se réunir dans toute sa diversité. Parce que la difficulté, c’est qu’en général, même dans la communauté scientifique, il y a des gens plus pour une hypothèse qu’une autre... Et là, on a posé toutes les hypothèses. Et l’enjeu aujourd’hui, c’est de faire la même chose pour la biodiversité et l’environnement. De faire le GIEC de la biodiversité, par exemple. Parce que quoi qu’on dise, même si on envisageait une chambre internationale sur la question de l’environnement, elle ne pourrait pas trouver de légitimité si elle ne pouvait pas s’appuyer sur l’ensemble de cette communauté scientifique qui donne des éléments précis.

Alors, je le dis tout de suite : le climat, c’est déjà compliqué, mais la biodiversité... on n’est pas rendu !

Homme, nature, spiritualité

La dernière chose que je voulais apporter comme élément de réflexion, c’est que le XXIème siècle nous amène à une réflexion sur le rapport homme/nature. En même temps on voit que notre société se pose des questions, en particulier on voit ressurgir le fait religieux, or le fait religieux intègre tout-à-fait le rapport homme/nature. On l’a vu avec l’encyclique du pape, on le voit aussi dans d’autres religions – je n’oserai pas parler de la Chine puisqu’il y a ici un spécialiste de la Chine – mais on ne peut pas appréhender ces rapports de la même façon ici qu’en Chine, par exemple. Là-bas on a un principe d’harmonie, qui crée un rapport entre l’homme et la nature qui n’est pas comparable avec celui que nous avons ici.

Alors vous imaginez bien que lorsqu’on veut aller vers un droit universel, il faut accepter d’aborder ces différences fondamentales. Il me semble important d’accepter que l’universalité est quelque chose de singulier, et qu’en réalité l’universalité est une chose composite. On a trop souvent eu l’idée que le droit universel était une vérité, était très homogène. Il faut, accepter l’hétérogénéité de ces droits-là, c’est ma conviction, je vous dis ma vérité, pas la vérité.

Protéger la vie

La question qui se pose aujourd’hui, c’est où se trouve, finalement, le progrès, puisque quand on pense le droit universel, c’est qu’on a souhaité aller vers un progrès. Où se trouve le progrès ? Je vais l’aborder avec un exemple très précis : je suis confrontée aujourd’hui à une volonté du monde artistique d’installer une œuvre dans un lieu, et cette œuvre est une allégorie de la nature. Cette œuvre est là pour représenter une cage, une maison, quelque chose avec des barreaux, dans laquelle le végétal va pousser, et l’œuvre montrera que le végétal cherche à sortir de cette maison, qu’il ne veut pas être enfermé. Je n’ai pas rencontré l’artiste, je ne sais pas jusqu’où il est allé, mais c’est ce que l’on m’a dit de son intention. Et on me demande, pour installer cette œuvre artistique, de couper deux arbres.

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Alors je me suis demandé, « que se passe-t-il ? Comment peut-on envisager une œuvre qui va détruire le vivant ? Comment on fait l’allégorie du vivant en détruisant le vivant ? » Alors on va me dire, on ne va pas les détruire, on pourrait déplacer ces arbres, ils ont cinq ans, ils sont jeunes, ils peuvent se déplacer, on va les mettre ailleurs etc. Et là, excusez-moi, je vais faire une réduction terrible, ce n’est pas bien du tout, ça m’a projeté dans un questionnement qui était : « à quel moment je considère que ce vivant doit être sacralisé, respecté, quels droits je vais pouvoir lui accorder ? Et finalement, je me bats pour que ces arbres ne soient pas coupés, qu’ils ne soient pas déplacés, je considère qu’un arbre stocke du carbone, qu’il reçoit des animaux, il renvoie des gaz, l’arbre est multiple, il a une fonction extrêmement importante, je vous invite d’ailleurs à lire Hundertwasser, un peintre et architecte autrichien, très intéressant, proposant par exemple d’inviter un arbre dans une maison, considérant que l’arbre, dans une maison, paiera son loyer en prodiguant de l’oxygène…

Je me suis donc demandé pourquoi je me battais comme cela pour le déplacement ou pas de ces arbres. Mais en réalité, il s’agit de défendre la vie. Bien sûr, il m’arrive de donner l’autorisation de couper des arbres. Mais quand même, interrogeons-nous chaque fois, posons-nous la question « quel droit a-t-on sur cet arbre-là ? » alors même que c’est très souvent nous qui l’avons installé là où il est...

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Le droit, pour se mettre en mouvement

Je vais faire un parallèle horrible : lorsque j’étais en Syrie – j’y suis allée pour la première fois en 1991, j’ai découvert que j’étais dans un pays où l’on n’avait de cesse de déplacer les populations : les sédentaires, on les mettait ailleurs, les nomades, on les sédentarisait, on envoyait les uns dans les montagnes, les autres... Comment une société peut-elle se construire, si en permanence on la déracine ? Si en permanence on la contraint à un mouvement qui n’a rien de naturel – ce n’est pas pour aller chercher plus loin une ressource.

C’est ça qui pose problème : qui a le droit de décider du destin des vivants ? Et pourquoi l’homme s’arroge ce droit-là ? Quand on a créé ces droits universels, ce qui était fondamental, je crois, dans ces droits universels, c’est qu’on se donnait l’autorisation de s’insurger contre l’insupportable. Nombreux sont ceux qui se sont battus contre le côté insupportable de voir des gens maltraités, spoliés... c’était ça l’important.

Manille, Philippines, juin 2011 — Photo Terre des Hommes
La barrière de la police contre les manifestants. Il était interdit d’approcher le parlement, malgré les démarches des responsables de la manifestation pour envoyer au moins une délégation

Et en ce qui concerne l’environnement, ce droit universel aura, j’espère, cette vocation essentielle de soulever des principes qui démontrent l’insupportable qu’il ne faut pas laisser faire. La question, c’est la définition d’une ligne rouge de ce qu’il ne faut pas accepter. Alors en Syrie, on ne cesse de dire qu’on dépasse les lignes rouges, c’est une ligne de sang, pour un pays qui s’écroule, parce qu’en permanence, cette ligne-là, qui est aussi celle des droits humains, on la recule, on la bafoue, on passe par-dessus. Et pour autant, il faut qu’on s’astreigne à fixer des lignes rouges, ce droit universel, pour l’homme et pour la nature,




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